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1er juillet 2026

Quand l'État se paie de mots

Depuis hier, plusieurs dizaines de mineurs de seize à dix-huit ans, renvoyés devant une cour d'assises pour des faits criminels d'une particulière gravité, doivent être remis en liberté. Non parce qu'un juge aurait estimé leur dangerosité éteinte. Non parce qu'une expertise aurait conclu à un risque maîtrisé. Mais parce que le Gouvernement, celui-là même qui se targue chaque semaine d'une fermeté nouvelle, a laissé expirer un délai d'un an que le Conseil constitutionnel lui avait pourtant fixé avec la plus grande clarté, dès juin 2025, pour corriger une malfaçon de la loi.

Il y a là plus qu'une maladresse administrative. Il y a le révélateur d'une méthode de gouvernement.

Depuis des mois, nous voyons se multiplier les annonces sur l'insécurité, les éditoriaux de fermeté, les déplacements ministériels savamment mis en scène, les promesses d'implacabilité. Et, dans le même temps, la mécanique la plus élémentaire de l'État — écrire une loi, la faire voter, la faire appliquer dans les délais qu'impose notre propre Constitution — se grippe au point de provoquer, un 1er juillet, la libération de profils que les juridictions avaient jusqu'ici maintenus en détention dans des dossiers parmi les plus sensibles.

La fermeté n'est pas une posture. C'est une chaîne de décisions. Elle suppose d'anticiper, de rédiger, de déposer, de faire voter, d'appliquer. Elle exige moins de déclarations et davantage de méthode.

Or que dit aujourd'hui le Gouvernement pour expliquer l'inexplicable ? Il laisse entendre que les parlementaires auraient refusé de porter l'amendement de mise en conformité. C'est oublier un peu vite qu'un projet de loi peut être déposé par le Gouvernement lui-même, à tout moment, surtout lorsque ses propres services disposent depuis longtemps du texte nécessaire. Douze mois pour transformer une décision du Conseil constitutionnel en un article de loi, et c'est le Parlement que l'on désigne en catastrophe à la veille de l'échéance. Ce n'est pas gouverner. C'est chercher, une fois l'incendie déclaré, quelqu'un d'autre à qui en confier la responsabilité.

Cette défaillance ne serait qu'un accident si elle n'était pas si révélatrice d'un mal plus profond : celui d'un État qui proclame sans cesse son autorité mais peine à organiser les conditions concrètes de son exercice. On demande à la justice davantage de rapidité, davantage de fermeté, davantage de résultats ; mais on lui impose dans le même temps l'instabilité des textes, l'empilement des priorités, la saturation des services et l'urgence permanente comme mode ordinaire de fonctionnement.

On le voit ici avec cette absence de mise en conformité législative. On l'a vu aussi, avec une brutalité particulière, dans l'affaire Lyhanna. Une enfant de onze ans a disparu, puis son corps a été retrouvé quelques jours plus tard. Un homme a été mis en examen et placé en détention provisoire ; il demeure présumé innocent, et cette présomption n'est pas une formule de style, elle est le socle même de notre État de droit. Mais les premiers éléments connus interrogent déjà le fonctionnement de nos institutions : plusieurs signaux auraient existé avant le drame, sans être reliés entre eux avec la clarté, la continuité et la mémoire institutionnelle qu'exigent de tels dossiers.

Un signal isolé peut être difficile à interpréter. Plusieurs signaux qui ne se parlent jamais entre eux posent une autre question : celle de l'organisation de l'État.

Cette faillite n'est pas tombée du ciel. Elle résulte de choix accumulés depuis des années. Les capacités d'investigation ont été fragilisées. Les enquêteurs ont été absorbés par le traitement des flux immédiats, au détriment de l'enquête longue, spécialisée, patiente, celle qui exige du temps, de la stabilité et de la mémoire. Lorsqu'une même chaîne doit arbitrer chaque jour entre l'urgence visible et l'enquête discrète, c'est presque toujours l'urgence visible qui l'emporte, parce qu'elle se voit, parce qu'elle se compte, parce qu'elle se communique.

L'investigation, elle, ne produit ni image ni statistique immédiate. Elle est pourtant le cœur même de la sécurité durable.

À cette dilution des moyens s'ajoute une autre maladie : la multiplication des priorités. Une circulaire pénale peut faire des violences faites aux enfants une priorité absolue. C'est juste. Mais lorsqu'une priorité succède chaque mois à une autre priorité, sans suivi réel, sans traçabilité suffisante des dossiers, sans accompagnement concret des parquets et des services chargés de les appliquer, elle cesse d'être une priorité pour devenir un élément de catalogue. Gouverner par circulaires, c'est parfois croire que l'énoncé d'une intention suffit à transformer la pratique de milliers d'agents sur le terrain. C'est confondre l'ordre donné et l'ordre exécuté.

Le point commun entre ces dossiers n'est pas anecdotique. C'est la même collision entre le temps court de la politique et le temps long dont la justice a besoin pour fonctionner. L'État sait encore se mobiliser après le drame, après la révélation, après le scandale. Toute la question est de savoir pourquoi il n'a pas su se mobiliser avant : avant que le délai constitutionnel n'expire ; avant que les alertes ne s'accumulent ; avant que les dysfonctionnements ne deviennent des crises publiques.

Ce n'est pas en désignant des boucs émissaires, qu'ils soient parlementaires, magistrats ou fonctionnaires, que l'on répare une justice à bout de souffle. C'est en assumant, avec sérieux et sans esquive, la responsabilité de gouverner. C'est en donnant enfin à l'investigation, à la magistrature et aux forces de sécurité le temps, la spécialisation, la stabilité et les moyens que le temps long de la justice exige.